Comment naît l’amour ? Je me pose souvent la question. À quel moment que ce sentiment devient une évidence ? À quel moment réalise-t-on qu’on serait prêt.e à donner un bras ou sa vie pour quelqu’un ?

Je n’ai jamais cru en l’instinct maternel. Je ne pense pas qu’on voue un amour inconditionnel seulement parce qu’on lui a offert l’abri de notre corps durant 9 mois. Cet amour là aussi s’apprend, se nourrit, est testé. Il demande du temps. Il a une histoire. Il a une vie.

Il y a une semaine aujourd’hui tout juste, j’ai enfin reçu une nouvelle qui devait faire relâcher un peu de pression. J’étais tellement heureuse. J’ai l’impression que c’était il y a des semaines.

Nouvelle échographie de contrôle pour voir si mon petit bébé avait pris du poids lundi dernier. Bonne nouvelle, annonce le docteur, il fait 511g aujourd’hui. Ce qui veut dire qu’il va pouvoir être pris en charge. On m’attend à l’hôpital pour une hospitalisation dès 8h le lendemain. Le première chose qui me vient est que mon bébé est viable. Qu’il peut effectivement vivre. Victoire ! Sur le coup j’oublie qu’il est viable maintenant. Que à cet instant là, à 27 semaines et 2 jours, on peut le sortir de moi. Je pense juste que ça va être le début d’une très longue hospitalisation. Je suppose que inconsciemment, il va continuer à grandir en moi. On a un deal. Il tient au moins jusqu’à 32 semaines et je le protège, je lui offre un environnement sûr.

Et puis le docteur ne dit-il pas qu’il est possible que je ne fasse qu’un passage éclair de 48h?

L’accueil à l’arrivée se fait aux urgences gynécologiques. On galère un peu pour savoir où me caser avant que je leur rappelle que je suis transféré d’un autre hôpital et que mon dossier est passé en commission ici et que c’est eux qui ont recommandé amniocenthèse et l’hospitalisation dès 500g… Ça y est! Ils me remettent. Et le process se met en branle : analyse d’urine, étiquetage du bras, ECG, monitoring du cœur, rencontre avec un pédiatre qui nous réexplique les risques liés au RCIU et à la grande prématurité, les décisions qu’on (i.e. l’équipe médicale) pourrait être amené à prendre, puis rencontre avec une sage-femme qui a dû sécher les cours de tact et de secrets professionnels ( me demande tranquillement devant l’homme si j’ai déjà accouché/avorté/fait une fausse couche… euh… et si je ne voulais pas partager mon passé avec mon présent?… me demande de but en blanc si j’ai subi des violences/maltraitances physiques, psychologiques, sexuelles… meuf, je te connais depuis 3min… tu permets ?)

Après l’inquisition, on me monte au service de grossesses pathologiques… ce mot… je ne m’en remets pas. L’interne qui m’accueille m’explique qu’ils vont monitorer les battements de cœur et les mouvements et me refaire un echodoppler dans les 48h et qu’en fonction des résultats, il sera peut-être envisagé une hospitalisation à domicile avec des contrôles tous les jours et visites à l’hôpital bi-hebdomadaire plutôt que l’hôpital jusqu’à l’accouchement. Perso, je vote pour l’option 1.

Les deux jours qui suivent se partagent entre contrôle du cœur de bébé, de ses mouvements, les discussions avec les sages-femmes puis arrive le jour du Doppler. Le couperet tombe : la vascularisation du cordon ombilical n’est vraiment pas bonne, il faut me garder hospitalisée pour ne pas prendre de risque. Bon… il va falloir que je demande à l’homme de m’apporter mon matériel de yoga vu que je vais rester un bon moment ici. Dans l’après-midi, on fait le désormais traditionnel VCT dans ma chambre, un module qui contrôle le bébé en s’appuyant sur une base de plus de 20000 données collectées et sur la façon dont maman ressent les mouvements. L’appareil est très sensible. Parfois on perd le battement du bébé au profit du mien mais ça revient. Du coup quand ça arrive je ne m’inquiète pas trop. Sauf que là je vois débarquer la sage-femme, l’étudiante sage-femme, l’interne, l’aide soignante. La sage-femme s’acharne sur les capteurs « je n’ai rien, je ne le trouve pas « . L’interne dit « je vais chercher l’écho » et revient 1 minutes plus tard avec l’échographe portable et envoie l’étudiante sage-femme chercher la chef de service. Quand elle arrive essoufflée, la sage-femme dit « on l’a repris ». Sauf que les battements de cœur du p’tit bout sont à plus de 200bpm.

La chef de service m’explique que les mauvais résultats du Doppler combiné à ce qui vient de se passer nous montre que le bébé est en train de se fatiguer. On doit me descendre en salle de naissance pour me faire un monitoring plus poussé. Et aussi me commencé aux injections de corticoïdes pour préparer les poumons de bébé pour une césarienne.

J’ai la tête qui tourne. Je ne comprends pas. C’est beaucoup trop tôt. Beaucoup trop… 27 semaines et 4 jours… seulement 511g… il n’est pas prêt. Je ne suis pas prête. Ce n’était pas ça le deal. L’homme me sert la main pendant qu’on m’installe les capteurs et la perfusion qui servira à passer le magnésium pour préparer son cerveau en cas de besoin. Je n’arrête pas de me répéter que ce n’est pas le moment. Les heures passent sans vraiment passer. Je déteste quand le temps fait ça. Finalement le médecin de garde nous informe que le monitoring est bon. Pas de césarienne cette nuit mais l’autre gynécologue viendra faire un point avec moi le lendemain au vu des derniers développement.

[je reprends l’écriture après 3 jours de pause mais j’ai l’impression qu’il s’est passé 3 semaines… ]

Le lendemain de la quasi-césarienne, je reçois la visite d’un nouveau médecin. Au bout de quelques instants, je comprends que son rôle n’est pas seulement de m’expliquer ce qui va et risque de se passer dorénavant, mais aussi de bien me faire comprendre qu’ils peuvent déclencher la naissance à n’importe quel moment maintenant. Je pense que l’équipe de la veille a dû lui dire que j’étais dans le déni. Ce qui n’est pas totalement faux. Mon bébé est trop petit, trop fragile, pas prêt. Point. Je veux qu’il reste en moi. Je vois bien les échographie, j’entends bien les comptes rendus mais je ne peux pas me résoudre à la réalité qu’il sera peut-être mieux hors de moi. J’ai l’impression de faillir à mon rôle primaire qui est de lui offrir mon corps comme sanctuaire.

Il fait preuve de beaucoup de patience et d’empathie et me réexplique à nouveau :  » Il y a 3 éléments à prendre en compte avec le Doppler. Nous savons déjà que un des trois ne fonctionne pas donc on va surveiller les deux autres toutes les 48h. On va aussi un monito du cœur tous les jours. Et tous les jours on fera aussi un VCT qu’on complétera au besoin d’une échographie en fonction des résultats. Et on continue la surveillance quotidienne de votre tension et de votre albumine. C’est la combinaison de ces éléments qui déterminera une demie journée après l’autre si on intervient ou pas. Mais comprenez bien que le VCT est crucial. Si le score est supérieur à 5 c’est nickel, s’il est entre 3 et 5 on fait une échographie pour voir quelle est l’étape suivante, mais s’il est en dessous de 3, on pratiquera une césarienne peu importe ce que disent les autres examens. Vous comprenez ? »

Je réponds que oui mais qu’il n’a pas à s’en faire. On en a encore pour au moins 2 semaines voire un mois. Bébé et moi avons un deal.

Et un nouveau cycle d’attente commence. La première journée, parfaite. Bébé est un champion ! Tous les voyants sont au vert.

Jour deux, petit coup de stress. On doit compléter par une échographie l’après-midi mais au final, tout continue de rouler.

Le VCT du lendemain matin est impeccable aussi. Score à 6. Yes! L’après-midi je reste branchée au monitoring pendant 1h. La sage-femme passe pour me dire qu’on va le garder un peu plus longtemps. Deux heures passent. Elle revient accompagné du VCT. Il donne des résultats plus détaillés me dit-elle et là le monitoring n’est pas concluant donc on a besoin de plus de données. Je reste branché 72 minutes. La durée maximale est généralement de 1h. J’échange des messages avec l’homme depuis un moment. J’ai juste le temps de lui écrire « 2,7 au VCT » que je vois débarquer toute l’équipe qui doit me préparer pour le bloc. Je commence à vraiment paniquer et pleurer mais je me souviens aussi que la dernière fois, le monitoring m’a sauvé. J’y crois encore un peu. Mais je réalise aussi qu’il est fort probable que j’accouche là maintenant, seule. La panique redouble et les larmes aussi. L’homme appelle. Il est en chemin. Je réussi juste à lui dire de joindre ma mère. Il ne sera jamais là à temps. Ou si. J’en sais rien. On doit encore me faire une monitoring et me perfuser pour préparer son cerveau. Peut-être que je ne vais pas être seule après tout. En attendant je tente de focaliser mon attention sur ce qui se passe pour ne pas entrer en même attaque de panique totale. L’anesthésiste de garde me parle. Les sages-femmes me parlent. Les infirmières me parlent. Tout le monde me touche. La seule chose que je m’entends dire c’est « il est trop petit, il n’est pas prêt »

Je ne sais pas comment ni au bout de combien de temps je me retrouve au bloc, mais c’est la douleur fulgurante de l’aiguille de l’anesthésie dans le bas de mon dos me sort de ma torpeur. J’aperçois la tête de l’homme par le hublot. Il est là. Il ne peut pas entrer dans le bloc mais il est là. Je ne suis pas seule. Et bébé ne sera pas seul.

Ça prend beaucoup moins de temps que je ne l’aurais cru pour le sortir. Je sens les mains dans mon ventre. J’attends les voix et les bruits. J’ai l’impression que c’est en train d’arriver à quelqu’un d’autre. Je suppose que je suis devenue durant ce laps de temps mais je n’ai rien comme souvenir ni sensation de bébé qui sort.

En salle de réveil l’homme m’attend. Ce mélange d’inquiétude et de soulagement sur son visage me réconforte. Il a aperçu bébé mais on doit encore attendre. Ils sont en train de le réanimer. À ces mots je me dis que je suis contente d’être sous anesthésie : je ne sens pas mes entrailles se liquéfier ni mes jambes défaillir. Merci morphine aussi. On attend que l’équipe de pédiatres qui s’occupe de lui vienne nous faire un compte rendu et nous emmène le voir.

Nous sommes le samedi 18 mai 2019 au moment où j’écris ces mots. Mon bébé s’est battu durant 6 jours pour rester en vie. Il a finit par s’éteindre il y a quelques heures.