Ça commence dès le début. Dès qu’on fait pipi sur le stick et que les deux barres apparaissent.

Je suis originaire d’Afrique de l’ouest mais j’ai passé mon adolescence et la majeure partie de ma vie d’adulte dans des pays occidentaux. Donc culturellement, j’ai le cul entre plusieurs chaises (oui il est assez grand pour que je puisse). Je suis de beaucoup d’endroits, j’appartiens un peu à chacun d’entre eux ce qui me donne parfois l’impression de n’être de nulle part.
Ces régions du monde ont indubitablement leurs différences mais étrangement se retrouvent sur certains points, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons.

La découverte

Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, j’ai paniqué : ce n’était pas planifié, je savais le point de vue de l’homme sur la question, j’allais bientôt me retrouver sans boulot, j’étais seule dans un pays étranger… Mais au-delà de la panique et des angoisses et des incertitudes, je me suis surprise à être vraiment heureuse. Le genre de bonheur complètement déraisonnable, inexplicable et qui vous prend aux tripes, qui vous étouffe presque et qu’on a envie de hurler à la face du monde pour le faire sortir et retrouver un peu d’espace pour respirer.  Or s’il y a bien une chose que l’Occidentalo-africaine que je suis a appris et intégré depuis petite c’est qu’on ne dit pas qu’on est enceinte. Ma mère m’a toujours répété que « chez nous » ça ne se partage pas cette information ! A la rigueur avec ta mère mais ça s’arrête là. Quand ça commence à se voir on explique juste qu’on a pris du poids. Bien sûr les mamas et les tatas et celles qui ont déjà connu une grossesse sauront, mais elles n’en parleront pas et feront semblant de ne pas savoir. La raison officielle est la superstition. Il s’agit de protéger l’enfant contre les mauvais esprits et/ou les sorts que des personnes mal attentionnées pourraient lui jeter.  En occident, on se tait aussi. La règle tacite est de ne rien dire avant la fin du premier trimestre. Là, c’est parce que les fausses couches surviennent généralement durant cette période.  Bref, le silence prévaut et pour ma part je trouve ça malsain et énervant.

Pour des raisons évidentes, la grossesse est, dans la plupart des cas et quand elle est désirée, une bonne nouvelle. On y rattache donc une imagerie et des émotions positives. Du coup on met sous le tapis ce qui pourrait être négatif. Les fausses couches sont beaucoup plus communes et courantes ET NATURELLES que ce qu’on croit mais évidemment comme on n’en parle pas, quand elles arrivent durant ce foutu premier trimestre i.e. avant d’avoir annoncé, les femmes se retrouvent seules avec leur douleur… Pire : seules avec leur culpabilité. Elles ont l’impression de ne pas être normales, d’avoir échoué, qu’il y a un truc qui ne va pas chez elles… Parce qu’elles ne réalisent pas qu’on est des millions à travers le monde à vivre la même chose. Et j’ai ressenti la même chose il y a près de 20 ans lorsque que je suis tombée enceinte la première fois et que j’ai perdu mon bébé. Cette solitude, cette honte, cette culpabilité… Ma mère m’a raconté seulement récemment qu’elle avait eu 6 fausses couches avant d’avoir mon petit frère. Et elle a traversé ça seule… C’est rageant de voir que toutes ces années ont passé et qu’on n’a pas évolué là-dessus.

Heureusement pour moi, pas de fausse couche pour moi cette fois ci. Mais la loi du silence autour de la grossesse ne s’arrête pas là.

Ça continue avec les joyeusetés du premier trimestre.

Le premier trimestre de 4 mois

Ok… so here’s the deal: being pregnant sucks!

Voilà c’est dit ! Maintenant traitez moi de ce que vous voulez, je m’en fiche. Parce qu’évidemment je ne suis pas censée dire ça. Un enfant est un don, un miracle même pour beaucoup de femmes. En tant que femmes, c’est notre super pouvoir. Rendez vous compte, on crée la vie. Littéralement. On abrite en nous cette magie. J’en ai les larmes aux yeux rien que d’écrire ces mots. C’est un tel privilège qui nous est offert… Et j’ai tellement d’amies et de proches qui aimeraient avoir des enfants, qui tentent/ ont tenté désespérément et ne peuvent, soit pour des raisons médicales, soit pour des raisons matérielles (oui, la PMA à l’étranger pour les lesbiennes ou les femmes seules n’est pas à la portée de toutes les bourses… #PMApourtoutes n’est pas un luxe) …

Je réalise la chance que j’ai. Du coup au début je souffrais en silence jusqu’à ce qu’une copine qui essaye depuis 2 ans me déculpabilise et me dise que j’avais le droit.

Le droit d’en vouloir à tous ses magazines à la con qui parlent de nausées matinales : elles durent toutes la putain de journée ! Et ce ne sont pas que des nausées, ce sont vomissements. Tout le temps. Quand on ne mange pas assez vite, quand on mange trop, quand ne mange pas assez, quand on ne fait rien… j’ai perdu 4kg en un mois !

Le droit d’être furieuse parce que mon corps me trahit complètement : je faisais du sport tous les jours, je pouvais marcher jusqu’à 5h d’affilée et là, je ne peux pas monter des marches sans avoir l’impression que mon cœur va exploser. Ce n’est plus moi qui décide quand je dois dormir ou manger ou pisser mais mon petit locataire. Je me mets à pleurer out of the blue, parce que j’en ai marre de vomir, parce que la gamine de la pub a dit merci, parce que je ne trouve pas le potiron pour faire la soupe dont j’ai envie.

Le droit d’être frustrée de ne pas pouvoir manger ce que je veux quand je veux. Être enceinte à Noël veut dire pas de saumon fumé, ni de foie gras, ni de champagne. Ne pas être immunisée contre la toxoplasmose veut dire qu’on oublie une bonne partie des choses que j’adore. Et je ne vous parle même pas des fromages et du vin… et la galère au restaurant… et la panique quand on réalise qu’on a mangé un truc qu’il ne fallait pas… la bouffe c’est ma vie, pour le meilleur et souvent pour le pire mais c’est ma vie, c’est le seul talent artistique que je possède, c’est mon lien avec mes racines, c’est ma façon de partager mes émotions et sentiments, c’est l’outil par lequel le découvre le monde et différentes cultures… alors oui, je chipote peut-être mais pour moi c’est un énorme sacrifice.

Le droit d’être dégoûtée parce que mon corps change. Après tous ces efforts pour reprendre le contrôle sur ma boulimie et réduire mon obésité (on ne s’emballe pas hein, c’est un terme médical. Je n’ai rien contre mes rondeurs par contre le début de diabète et de cholestérol que j’avais n’était franchement pas de mon goût) …

J’étais déjà sur le point de craquer quand miraculeusement, vers le milieu du 4ème mois, tout s’est calmé. Enfin… tout, faut pas rêver non plus hein. Mais le fait de ne plus passer sa vie la tête au-dessus de la cuvette des toilettes ça vous donne un nouveau souffle.

Je me suis souvenu que le second trimestre était censé le meilleur : on n’est plus malade, on retrouve de l’énergie et on n’est pas encore énorme au point de ne plus pouvoir bouger, la libido est au top… C’est sans compter sur Mère Nature qui n’avait pas dit son dernier mot. And sometimes, comme dit l’homme, nature is a bitch.

Le meilleur moment (ah bon?…)

On pourrait penser que quelque chose qui concerne 3 à 10% des grossesses (soit 80 000 nouveau-nés en France) serait davantage connu, que quelqu’un nous préviendrait mais non. La grossesse est un joli champ de pâquerettes avec des arc-en-ciel et des papillons alors malheur à celui qui ose révéler son côté sombre. Du coup quand ça vous tombe dessus, on est complètement désemparé.

On se pointe à l’hôpital un lundi après-midi pour notre rendez-vous de seconde échographie, je m’installe, l’homme filme pour ma mère qui refuse d’en manquer une miette, je fais des blagues pour le détendre : il n’avait pas pu assister à l’échographie du premier trimestre donc c’est la première fois qu’il va voir sa fille.

Le gynécologue nous demande si on veut connaître le sexe. 85% de chance que ce soit une fille mais on veut bien une confirmation. Les battements du cœur sont bien là. Mais le docteur est silencieux. Au bout de quelques minutes il me demande : » Pouvez-vous me reconfirmer la date de conception ? Est-il possible qu’il y ait eu une erreur d’estimation ?  » Durant cette période, j’étais à l’étranger et l’homme et moi ne nous voyions qu’une semaine par mois donc impossible qu’il y ait erreur sur la date. Je demande pourquoi et il me répond : »il est très petit ». Je me tourne vers l’homme pour lui lancer sur le ton de la blague « c’est ta faute ça je suis sûre, ce sont les gènes de ta famille » mais quand je tourne à nouveau vers le docteur, il n’est pas du tout d’humeur à blaguer au contraire. Son visage fermé efface définitivement mon sourire. Il appuie sur mon ventre dans tous les sens, s’arrête pour consulter la première échographie, revient sur moi. J’ai des tonnes de questions mais je le laisse faire son truc. Au bout d’un moment je n’en peux plus et demande :

 – « il y a un problème ?

 – Il y a un retard de croissance qui est assez important, c’est intriguant

 – intriguant ou inquiétant ?

 – plutôt inquiétant à ce stade. Ça peut avoir plusieurs causes dont chromosomique mais je préfère ne pas m’avancer. Je vais demander un deuxième avis à un collègue qui est plus spécialiste que moi et on envisagera la suite ».

Je me tourne vers l’homme qui est décomposé. Il pose des questions, tente d’en savoir plus sur les causes et les conséquences mais le pauvre médecin ne peut pas dire grand-chose. Il se contente de répéter qu’on nous appellera pour reprendre un rdv au plus vite.

Pendant que l’homme va chercher la voiture, je craque et fond en larmes dans la salle d’attente mais je me reprends vite : au pays des arcs-en-ciel et des papillons, ça fait tâche mes larmes. Sur le chemin du retour, je suis bombardée de sms. Toute la tribu attend des nouvelles. J’envoie des réponses succinctes à tout le monde en expliquant brièvement la situation. Et là, les sms deviennent des appels auxquels je refuse de répondre. Je n’ai rien à dire de toute façon.

Le lendemain (mardi après-midi) le secrétariat appelle pour nous fixer rendez-vous samedi matin avec le deuxième médecin : il refuse de se prononcer avant de m’avoir lui-même examiné. Trois jours et demi c’est extrêmement long… Surtout quand en plus de ses propres interrogations, on doit gérer les émotions et les conseils et les mots se voulant réconfortants de ses proches.

Samedi matin, même hôpital, même salle d’examen, nouveau médecin. Je l’aime bien. Il est avenant mais direct, professionnel mais pédagogue. Comme nous en avait averti la secrétaire, cet examen sera plus long que les précédents.

D’abord on fait l’échodoppler par voie sus-pubienne. « Ah c’est un petit garçon… oui oui je suis sûr… regardez là… on voit bien le pénis… je revérifie… oui définitivement un garçon » je fonds en larmes. On n’a pas encore commencé l’examen, on n’a pas encore de diagnostic, je sais juste que mon bébé est trop petit et là je me dis que c’est ma faute : je voulais désespérément une fille, ce petit garçon l’a ressenti et c’est pour ça qu’il s’est fait tout petit. C’est ma faute. Ça me prend deux bonnes minutes pour me calmer et me recentrer sur l’écran. Le cœur, les reins, la vessie, le cerveau, le placenta, le fémur le bras, l’avant-bras, le tour de ventre, le crâne, le cordon, le liquide amniotique… c’est interminable. On enchaîne avec l’échographie par voie endovaginale et on recommence : le cerveau, le crâne, l’utérus, etc. Je me rhabille pendant qu’il écrit son compte-rendu. Je m’assoie, serre la main de l’homme et le verdict tombe.

La bonne nouvelle c’est que tous les organes vitaux fonctionnent bien. La mauvaise est qu’il y a effectivement un gros retard. À 23 semaines il ne pèse que 348g. Premier coup de massue. Il semblerait qu’il y ait un problème de vascularisation de mon placenta, c’est pour ça que le fœtus ne reçoit pas tout ce dont il a besoin et comme il n’est pas con, il dirige le peu qu’il reçoit vers ses organes vitaux et économise le reste de son activité in-utero. C’est pour ça que je ne le sens pas bouger.

« Et c’est dû à quoi ? » Je ne sais plus lequel de l’homme ou moi pose la question. Dans mon cas on peut éliminer les causes toxiques telles que l’alcool ou le tabac, la sous ou mauvaise alimentation, les pathologies chroniques telles que l’hypertension, certaines infections telles que la toxoplasmose ou le VIH ou l’herpès. Les anomalies chromosomiques pourraient être une explication mais peu probable étant donné que le test DPNI que j’ai fait quelques semaines plus tôt m’exonérait pour les trisomies 21, 13 et 18. Il ne reste plus que l’anomalie de vascularisation (obviously…) qui est très certainement dû à mes origines : les femmes noires sont plus touchées par ça. Deuxième coup de massue. Je savais que c’était ma faute… Ce qu’il ne dit pas c’est que dans plus d’un tiers des cas (encore ce sacro-saint silence), il n’y a simplement pas de causes ou du moins on ne la trouve.pas Mais vous avez raison, ne dites rien aux mères et laissez-les penser qu’elles sont responsables…

« Et donc ? On fait quoi maintenant ? C’est quoi la suite ?  » Là je suis quasiment sûre que la question vient de moi.

« Pour l’instant, pas grand-chose. Tant qu’il n’atteint pas les 500g, il n’y a pas de prise en charge possible. Il faut attendre qu’il grossisse. Mais je ne vous cache pas qu’il y a des chances que son petit cœur s’arrête avant (troisième coup de massue). S’il s’accroche et qu’il atteint cette barre de 500g, il faudra que vous soyez hospitalisée pour un suivi plus poussé jusqu’au moment de la naissance. Soyez préparée car cette grossesse ne sera pas menée à son terme : ce sera un prématuré ou un grand prématuré (quatrième coup de massue) avec tout ce que ça implique comme complications, temps en couveuse, etc. Et vu la taille et la précocité, on pratiquera une césarienne (cinquième coup de massue). Là je vous ai présenté les risques pour le fœtus mais il y a aussi des risques pour vous. Le problème de vascularisation demande à votre cœur de fournir plus d’efforts, ce qui signifie qu’il y a des risques de faire de l’hypertension et une prééclampsie (sixième coup de massue). Il faudra aussi vous monitorer de près. Si vous êtes en danger, on pratiquera une césarienne, peu importe le poids du fœtus.

Je ne sais pas comment j’ai fini cette conversation. Les seules choses auxquelles je pouvais penser c’est que c’était ma première grossesse, mon premier enfant et qu’il fallait que je fasse le deuil de tout ce que j’avais imaginé que ce serait, que je dise adieu à l’accouchement naturel, probablement à l’allaitement aussi… et je pensais à l’homme, à ce que j’étais en train de lui faire subir : sa vie était tranquille avant que je débarque et y fiche le bazar…

Je ne sais pas non plus comment je me suis retrouvé sur le parking. Je me rappelle juste que devant la voiture, j’ai explosé. Je pleurais littéralement de rage. Je ne pense pas être meilleure que qui que ce soit sur cette terre mais bon sang, je pense que j’ai donné, non ? Entre les incestes, les abus sexuels, les violences conjugales, les abus physiques et psychologiques, la dépression, la boulimie, les tentatives de suicides, les galères financières, la misère qui pousse à se nourrir à la soupe populaire… est-ce que je n’ai pas payé mon dû à la vie ? N’ai pas suffisamment morflé ? Je ne comprends pas ce que la vie attend de moi. N’ai-je pas mérité un break ? Pas pour moi mais pour ce bébé qui n’a rien demandé ?

Sur le chemin du retour, les sms des proches pleuvent. Cette fois je ne prends pas de gants. Je ne suis pas d’humeur à caresser les gens dans le sens du poil. Je balance les informations crûment, comme je les ai reçues. Parmi toutes les réponses que je reçois, une phrase d’une de mes sœurs me reste en travers de la gorge :  » surtout gères ça en toute discrétion ». Et le revoilà. Ce fichu silence. Comme si je devais avoir honte, comme si devait cacher ma peine pour accommoder les sensibilités des uns et des autres, parce que ma situation ne s’aligne pas à l’idée de ce qu’on se fait de la grossesse… je sens la rage qui monte à nouveau.

Donc à partir de ce moment-là ma vie va se résumer à attendre. Attendre entre deux rendez-vous pour vérifier que le cœur ne s’est pas arrêté. Attendre de voir si ma tension va grimper. Attendre de voir si le fœtus va grossir. Attendre. Attendre et subir. On ne se rend pas compte à quel point on fort.e et résilient.e avant d’être confronté.e à un vrai problème. J’apprends plus sur moi en 2 semaines qu’en 30 ans…

Hier soir nous avions un autre rdv d’échodoppler. Pas juste pour vérifier que le cœur bat toujours, mais surtout pour mesurer et peser. Je ne sais pas pourquoi mais je ne me sentais pas nerveuse. Ou si je l’étais, c’était inconscient. Je crois que sans vouloir me l’avouer, je pensais qu’il y avait une amélioration. J’avais beau ne pas le sentir bouger, m’efforcer de l’appeler « le fœtus » et non « le bébé » et encore moins lui donner un prénom pour me distancier, je gardais l’espoir qu’il allait aller bien. Mais hier soir, la vie s’est chargée d’éclater la petite bulle à laquelle je ne savais pas que je m’accrochais.

Mon bébé a pris 60 grammes en 15 jours. À 25 semaines il devrait peser 750 – 800g : il n’en pèse que 408. Le médecin est inquiet. On est loin du compte. Il ne sait pas combien de temps encore son cœur va tenir ce rythme. Il veut mon autorisation pour présenter mon cas à un comité d’experts car il ne peut pas faire de recommandation seul. Il va peut-être falloir envisager une interruption. Mais il préfère que la commission fasse des propositions, et me dise quelles sont nos options, si en l’état une prise en charge active peut être envisagée et ce que ça implique, etc. J’ai eu l’impression que le sol s’était dérobé sous moi. Mon corps était là mais j’avais l’impression de flotter. Seule la main de l’homme qui serrait la mienne me ramenait à la réalité. Je demande : » vous n’arrêtez pas de parler de prise en charge active, c’est en opposition à une prise en charge passive ?… » Sa réponse finie de m’achever… « Oui, la prise en charge passive consiste à le laisser partir en vous accompagnant. »

De la même manière qu’on découvre sa force quand on n’a pas le choix, on se rend compte à quel point on croit en ses convictions morales au moment de passer de la théorie aux actes.

J’ai toujours été pour la liberté de choisir. Je défends le droit à l’avortement, le refus de l’acharnement thérapeutique, le droit à mourir dans la dignité, l’euthanasie. Mais confronter à ma réalité, je ne sais plus. Je ne sais si je serais capable de prendre une décision difficile et autre qu’égoïste le moment venu.

Au moment où j’écris ces mots, j’en suis à souhaiter que soit son cœur qui s’arrête en moi naturellement, soit que la pression du défaut de vascularisation me mette en danger et que les médecins prennent la décision de tout interrompre. Au moins comme ça, sa vie n’arrêtera pas de mon fait ou pire, je n’insisterais pas pour qu’on le maintienne en vie en lui infligeant des procédures atroces ou au détriment de sa qualité de vie, simplement parce que je n’aurais pas le courage de tout arrêter et de dire adieu à ce dont j’avais rêvé.

Je réalise que je partage des choses très personnelles (et merci à l’homme d’avoir compris pourquoi) mais j’avais besoin de faire sortir tout ça. Et surtout, dans les pires moments de stress, de doute, de colère, d’inquiétude, j’avais désespérément besoin de savoir que d’autres femmes avaient vécu la même chose, avaient ressenti ce que j’ai ressenti… besoin de ne pas être seule en fait… mais je n’ai pas trouvé. Ces putains de silence qu’on nous impose… qu’on s’impose aussi… Si par ce texte je peux permettre à ne serait-ce qu’une seule femme de sentir moins seule, moins coupable, alors ça valait la peine.